L’immigration est un sujet de discorde à gauche. L’interview de Djordje Kuzmanovic dans le Nouvel Obs, responsable de la France Insoumise sur les questions internationales a le mérite de poser les choses et permet de combattre plusieurs idées ou fausses vérités qui conduisent la France Insoumise, une partie de la gauche Allemande et d’autres forces populistes en Europe à avoir un discours anti-migratoire.

Tout d’abord et c’est à peu près le seul élément dans lequel je me reconnais. L’émigration est un drame pour les pays pauvres, une partie de sa jeunesse quitte le pays. Le Capitalisme et la recherche de profit, le pillage des matières premières, le poids d’une dette illégitime pèse sur des population entières dans le monde. Cela étant, elle est aujourd’hui un moyen de faire rentrer dans ces pays des devises, de l’argent qui fait fonctionner une partie de l’économie. Commencer par fermer les frontières, serait donc un drame dans leur pays et ne résoudrait aucune des questions posées.

Mais aussi en France, car l’immigration, les populations immigrées produisent de la richesse, vivent et consomment ici. L’immigration n’est pas un coût en soi, mais une richesse.

L’interview de M Kuzmanovic révèle à quel point ce positionnement politique repose sur au mieux des erreurs, au pire des mensonges.

Premier erreur je cite : « la bonne conscience de gauche empêche de réfléchir concrètement à la façon de ralentir, voire d’assécher les flux migratoires, qui risquent de s’accentuer encore du fait des catastrophes climatiques. » Il est donc dit que nous devrions fermer nos frontières aux réfugiés climatiques. Mais ne sont-ils pas les victimes d’un Capitalisme qui court à sa perte et détruit tant et plus au même titre que ceux qui fuient la guerre ? Qu’appelle-t-on bonne conscience ? Le discours qui consiste à dire que l’immigration n’est pas un problème ? Que travailleurs français et étrangers doivent avoir les mêmes droits ? Que la France s’est enrichie de ses migrations ?

deuxième erreur : »Plutôt que de répéter, naïvement, qu’il faut « accueillir tout le monde », il s’agit d’aller à l’encontre des politiques ultralibérales ». L’un n’empêche pas l’autre et si il y a en effet mise en concurrence des salariés à l’échelle d’un continent et même du monde, c’est bien la circulation des capitaux, les délocalisations, l’implantation de grandes firmes là ou la main d’oeuvre est la moins chère qui en est la cause. 1 million d’emplois industriels ont disparu en France depuis 2008, ou sont-ils passés ? L’immigration en est-elle la cause ? Non, évidemment.

Troisième erreur : « Mais, depuis 2012, avec l’accélération de la mondialisation, les inégalités s’accroissent et les dégâts environnementaux sont de plus en plus irréparables ; sans oublier l’explosion démographique. Cet ébranlement du monde jette les gens sur les routes et nous oblige à penser les choses différemment. »

Ainsi on aurait là la raison du tournant anti-migratoire de la FI, depuis 2012 on assisterait à une vague incontrôlée de migrants, une explosion démographique, du fait de la mondialisation… Faux, et dangereux. Le solde migratoire en France est inchangé depuis 20 ans, environ 100 000 personnes rentrent en France chaque année, on a même péniblement atteint 60 000 en 2017.

Quatrième erreur : Le grand défenseur de la sortie de l’UE dénonce ensuite les accords internationaux, on tombera d’accord avec lui sur cette question, la directive sur les travailleurs détachés notamment et dénonce que l’essentiel de l’immigration est intra-européenne. La question n’est donc pas de limiter l’immigration en attendant d’autres traités, mais de réécrire l’ensemble des traités d’austérité et de mise en concurrence des salariés dans l’UE. Au contraire d’une sortie des traités, pour limiter cette immigration ne faut-il pas chercher des convergences entre organisations syndicales et politiques partout en Europe pour hisser les droits et les salaires de l’ensemble des travailleurs vers le haut ?

Même Jaurès est appelé à la rescousse au travers d’un texte ou il dénonce le Capital qui fait venir en France des travailleurs étrangers pour les payer moins cher… en 1894.

Cette année là, comme dirait le chanteur, la France était une puissance coloniale, il n’y avait pas de salaire minimum, ni de droits universels comme la sécurité sociale, les congès, la retraite, seule la durée du temps de travail était réglementée à la journée, 10 heures. Cette année là, le train en était à ses premiers pas, la circulation des capitaux se faisait par valises ou coffres, les gens voyageaient par bateau, ou à cheval.

Je relis régulièrement la lettre de Jaurès aux enseignants, elle est incroyablement désuète car il insiste très lourdement sur l’apprentissage de la lecture. Et oui, en 1888 on parle d’instruction et pas d’éducation. Cela ne veut pas dire qu’il avait tort, même si cela est possible, mais cela confirme qu’il s’est passé plus d’un siècle depuis et que nous ne vivons plus dans la même société.

Je passe de plus sur la sortie de son contexte des mots de Thomas Sankara…

Une phrase est selon moi révélatrice de cette impasse politique, on l’interroge sur les « migrants » et les « réfugiés », autrement dit ceux qui partent pour des raisons dites économiques, et ceux qui fuient la guerre ou la prison, la mort. Sa réponse est magistrale « Oui. Cette distinction va être de plus en plus difficile à faire. » Ben oui mon colon, c’est bien pour cela que ce discours est inopérant et dangereux.

Enfin, le discours de Sahra Wagenknecht, dirigeante politique de gauche en Allemagne, qui justement dénonce l’immigration économique rejoignant la thèse qu’elle est la cause de la perte de droits sociaux, du chômage et de la baisse des salaires, est considéré comme étant de « salubrité publique ». Outre le caractère détestable de l’expression utilisée à cet endroit, c’est je crois une erreur que de penser que tenir ce discours fera reculer l’extrême droite. Pour les raisons que je viens de dire, c’est d’abord une erreur politique, économique que de croire qu’en limitant l’immigration, on va reconquérir des droits, gagner des hausses de salaire et faire reculer le chômage. Et puis, quel terrible sophisme de croire que dire ce que la droite, et parfois le parti socialiste a pu dire depuis 40 ans permettrait de reconquérir les classes populaires.

Mais au delà de cela, c’est méconnaître la crise structurelle que traverse le Capitalisme, c’est ignorer que sa phase avancée, financiariée, n’a que faire du développement des forces productives et de la société. C’est ne pas savoir ce que l’histoire nous apprend, l’Humanité toute entière est faite de vague migratoires, de déplacements, d’échanges, de mélanges et ce depuis que nous nous sommes dressés sur deux jambes. C’est ignorer les luttes, les combats du monde du travail, c’est sous estimer grandement l’actualité du combat de classe et les formidables richesses que certains accumulent, les formidables capacités de développement qui sont aujourd’hui celles de l’Humanité toute entière.

Pour toutes ces raisons, je préfererai toujours à ces turpitudes la conclusion du manifeste du Parti Communiste, écrit pourtant en 1848 :

Prolétaires de tous pays, unissez vous. Vous n’avez rien à perdre, à part vos chaînes.

sur ce lien Le manifeste pour une France hospitalière et fraternelle, une Europe solidaire, écrit par le PCF au printemps dernier